Au cœur de l’océan Atlantique, l’archipel du Cap-Vert vibre au rythme de ses mélodies uniques, un héritage culturel façonné par des siècles d’histoire et de métissage. Cette âme musicale ne pourrait exister sans les mains expertes des artisans qui, dans l’ombre des scènes, donnent vie aux instruments. À Mindelo, sur l’île de São Vicente, un maître luthier perpétue cette tradition avec une passion qui traverse les frontières, offrant aux visiteurs une porte d’entrée rare et précieuse sur l’identité profonde de son pays.
La tradition musicale du Cap-Vert : un patrimoine vivant
Les racines de la morna et de la coladeira
La musique cap-verdienne est indissociable de deux genres majeurs : la morna et la coladeira. La morna, souvent comparée au fado portugais pour sa mélancolie et sa poésie, exprime la fameuse « sodade », ce sentiment complexe de nostalgie et de langueur. Née sur l’île de Boa Vista, elle a trouvé sa pleine expression à São Vicente. La coladeira, plus rythmée et festive, invite à la danse et raconte des scènes de la vie quotidienne avec humour et légèreté. Ces deux styles musicaux forment le pilier de l’identité sonore de l’archipel et nécessitent des instruments capables de traduire toute leur palette d’émotions.
Les instruments au cœur de l’âme cap-verdienne
Pour donner corps à ces mélodies, plusieurs instruments sont essentiels. Leur combinaison crée une alchimie sonore immédiatement reconnaissable. Parmi les plus importants, on retrouve :
- Le violão : la guitare acoustique, qui assure la base harmonique et rythmique. Sa sonorité chaude et enveloppante est la colonne vertébrale de la plupart des morceaux.
- Le cavaquinho : cette petite guitare à quatre cordes, d’origine portugaise, apporte une touche pétillante et un rythme syncopé, particulièrement dans la coladeira.
- Le violon : il déploie des lignes mélodiques poignantes, souvent en dialogue avec la voix, ajoutant une profondeur dramatique à la morna.
- La guitare basse et les percussions : elles ancrent le rythme et donnent au son son ampleur et sa pulsation.
La fabrication et l’entretien de ces instruments requièrent un savoir-faire d’exception, un art que certains maîtres artisans s’efforcent de préserver. L’un des plus illustres représentants de cette tradition est sans conteste un luthier dont la réputation a largement dépassé les rives de son île.
Aniceto Gomes : portrait d’un luthier passionné
Des débuts modestes à la maîtrise de l’art
Aniceto Gomes a consacré près de quarante ans de sa vie à la lutherie. Son parcours a débuté modestement à l’âge de quinze ans, lorsqu’il a quitté l’école pour devenir charpentier. C’est sa rencontre avec un maître artisan, Mestre Baptista, qui a changé le cours de sa vie. Sous sa tutelle, il a appris les secrets de la fabrication des instruments à cordes, un art exigeant qui demande patience, précision et une oreille musicale affûtée. Aujourd’hui, son nom est synonyme d’excellence et ses créations sont prisées par les musiciens du monde entier.
Le gardien d’un savoir-faire ancestral
Dans son atelier, Aniceto Gomes ne se contente pas de fabriquer des guitares ; il préserve un patrimoine. Il travaille les bois locaux et importés avec des techniques transmises de génération en génération, tout en y apportant sa touche personnelle. Chaque instrument est une pièce unique, façonnée pour répondre aux exigences sonores des musiciens cap-verdiens. Son engagement va au-delà de la simple production : il joue un rôle crucial dans la transmission de ce savoir-faire, en formant de jeunes apprentis pour assurer la pérennité de cet artisanat face à la production de masse.
Cette volonté de partage et de transmission se manifeste également par l’accueil qu’il réserve aux curieux et aux passionnés, désireux de découvrir les coulisses de son art.
Visite immersive dans l’atelier de Mindelo
Une expérience authentique et sensorielle
Pénétrer dans l’atelier d’Aniceto Gomes est une expérience qui éveille tous les sens. L’odeur des copeaux de bois et du vernis se mêle aux notes d’une guitare en cours d’accordage. Les murs sont tapissés d’outils anciens, de gabarits et de carcasses d’instruments en devenir. Pour environ 40 euros, les visiteurs peuvent participer à une rencontre d’une heure, une véritable immersion dans le processus créatif. Loin d’une visite muséale, il s’agit d’un échange vivant avec un maître artisan généreux en explications et en anecdotes.
Le déroulement de la rencontre
La visite est structurée pour offrir une compréhension complète de l’art de la lutherie. Aniceto Gomes explique chaque étape, du choix des essences de bois à l’assemblage final, en passant par le délicat travail de sculpture du manche et de pose des frettes. Il effectue des démonstrations, montrant comment une simple planche de bois se transforme progressivement en un instrument capable de produire des sons d’une grande richesse. C’est un moment privilégié pour comprendre la complexité et la beauté de cet artisanat.
Parmi les instruments qui prennent forme sous ses doigts, l’un d’eux, petit par la taille mais immense par son importance culturelle, attire particulièrement l’attention.
Le cavaquinho : un instrument emblématique

Origines et caractéristiques
Le cavaquinho est une petite guitare à quatre cordes, descendante du cavaquinho minhoto portugais. Introduit au Cap-Vert, il a été adopté et adapté par les musiciens locaux pour devenir un pilier de leur musique. Sa sonorité aiguë et percussive en fait l’instrument idéal pour marquer le rythme et ajouter une couleur festive aux morceaux. Sa fabrication requiert une grande minutie, car sa petite taille ne laisse aucune place à l’erreur.
La sélection des bois : un choix crucial
La qualité sonore d’un cavaquinho dépend énormément des bois utilisés. Aniceto Gomes sélectionne ses matériaux avec un soin infini, combinant des essences pour leurs propriétés acoustiques et esthétiques. Le tableau ci-dessous présente quelques bois couramment utilisés.
| Partie de l’instrument | Bois traditionnellement utilisé | Propriétés acoustiques |
|---|---|---|
| Table d’harmonie | Épicéa ou cèdre | Clarté, projection du son |
| Fond et éclisses | Acajou ou palissandre | Chaleur, richesse des basses |
| Manche | Acajou ou érable | Stabilité, confort de jeu |
Cet instrument, par sa vivacité, a accompagné les plus grandes voix du pays, dont celle qui a porté la musique cap-verdienne aux quatre coins du globe.
L’impact culturel de Cesaria Evora
L’ambassadrice de la morna
Il est impossible d’évoquer la musique du Cap-Vert sans mentionner Cesaria Evora. Surnommée la « Diva aux pieds nus », elle a révélé au monde entier la beauté poignante de la morna et la chaleur de la coladeira. Sa voix unique et son charisme ont fait d’elle une icône mondiale, et par extension, l’ambassadrice de toute une culture. Grâce à elle, les instruments traditionnels cap-verdiens ont résonné sur les scènes les plus prestigieuses.
Un lien privilégié avec les artisans locaux
Le succès de Cesaria Evora a rejailli sur l’ensemble de la scène musicale et artisanale de l’archipel. Les musiciens qui l’accompagnaient jouaient sur des instruments fabriqués localement, valorisant ainsi le travail des luthiers comme Aniceto Gomes. Ce dernier ne manque jamais de partager des souvenirs de ses interactions avec la grande chanteuse ou ses musiciens, soulignant à quel point la qualité d’un instrument est essentielle pour sublimer le talent d’un artiste. Ce lien étroit entre le musicien et le fabricant est au cœur de la vitalité culturelle de l’archipel.
Cette relation symbiotique illustre parfaitement comment, au Cap-Vert, l’artisanat et la musique sont les deux faces d’une même pièce.
Artisanat et musique : un duo inséparable au Cap-Vert
L’instrument comme extension du musicien
Au Cap-Vert, un instrument n’est pas un simple objet. C’est le prolongement de l’âme du musicien, un partenaire de création. Les luthiers comme Aniceto Gomes travaillent en étroite collaboration avec les artistes, ajustant chaque détail pour obtenir la sonorité parfaite, le confort de jeu idéal. Cet échange constant nourrit à la fois l’artisanat, qui évolue pour répondre à de nouvelles exigences, et la musique, qui s’enrichit de nouvelles possibilités sonores. C’est un dialogue permanent entre la main qui fabrique et celle qui joue.
Les défis de la transmission et de la modernité
Aujourd’hui, cet écosystème précieux fait face à des défis importants. La mondialisation et l’arrivée d’instruments industriels à bas coût menacent l’artisanat local. C’est pourquoi le rôle de transmission joué par des maîtres comme Aniceto Gomes est si fondamental. En formant la nouvelle génération, il assure non seulement la survie d’un savoir-faire, mais aussi la préservation de l’authenticité du son cap-verdien. Cet artisanat représente également un atout majeur pour un tourisme culturel en quête d’expériences authentiques, loin des circuits standardisés.
La visite de l’atelier d’un luthier à Mindelo offre bien plus qu’une simple découverte de la fabrication d’instruments. Elle permet de toucher du doigt l’âme de la culture cap-verdienne, un monde où la musique et l’artisanat s’entremêlent pour créer une identité vibrante et unique. C’est une plongée au cœur d’un patrimoine vivant, porté par des passionnés qui, par leur talent et leur engagement, font résonner la voix du Cap-Vert bien au-delà de ses rivages.



