La question de l’appartenance de la Corse à la France est bien plus complexe qu’une simple date sur un calendrier. Elle est le fruit d’un processus historique long, marqué par des conquêtes militaires, des accords diplomatiques et des votes politiques. Pour comprendre la situation actuelle, il est indispensable de remonter le fil du temps, bien avant que le drapeau tricolore ne flotte sur l’île de Beauté. Cette histoire, riche en rebondissements, explique en grande partie les tensions et les débats qui animent encore aujourd’hui la société corse et ses relations avec le continent.
Racines historiques de la Corse avant le rattachement
Avant de devenir un enjeu entre la France et Gênes, la Corse a connu une histoire mouvementée, forgée par sa position stratégique en Méditerranée. Convoitée par de nombreuses puissances au fil des siècles, l’île a développé une culture et une identité propres, résolument tournées vers la résistance et l’autonomie.
L’île de Beauté sous l’influence génoise
Pendant près de cinq siècles, la république de Gênes a exercé sa domination sur la Corse. Cette longue période fut loin d’être paisible. La gestion génoise était principalement axée sur l’exploitation des ressources de l’île et le contrôle de ses côtes stratégiques. Cette administration était souvent perçue comme injuste et répressive par la population locale, ce qui a engendré de multiples révoltes et une instabilité chronique. Les Génois, retranchés dans des citadelles côtières, peinaient à contrôler l’intérieur des terres, véritable bastion de la résistance corse.
La brève mais fondatrice période d’indépendance
Au milieu du XVIIIe siècle, l’agitation anti-génoise atteint son paroxysme. En 1755, les Corses proclament leur indépendance et se dotent d’une constitution remarquablement moderne pour l’époque. Cette république corse, bien que non reconnue sur la scène internationale, a fonctionné comme un État souverain pendant près de quinze ans. Elle a mis en place des institutions propres et a marqué durablement les esprits. Ses principes fondateurs étaient :
- L’établissement d’une constitution écrite, l’une des premières au monde à affirmer la souveraineté du peuple.
- La séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire.
- La création d’une armée nationale et d’une monnaie propre.
- L’ouverture d’une université pour former les élites de la nation.
Cette période d’indépendance a forgé un sentiment national corse puissant, dont les échos résonnent encore aujourd’hui.
Face à une rébellion qu’elle ne parvenait plus à mater, et lourdement endettée, la république de Gênes se trouvait dans une impasse totale, incapable de réaffirmer son autorité sur une île qui lui échappait complètement.
Traité de Versailles : un tournant en 1768
L’incapacité de Gênes à maîtriser la Corse a ouvert la porte à une intervention extérieure. La France, soucieuse de renforcer sa position en Méditerranée face à sa rivale britannique, a vu là une opportunité stratégique de premier ordre. Le traité signé à Versailles en 1768 scellera le destin de l’île.
Un accord aux allures de vente déguisée
Le 15 mai 1768, la république de Gênes et le royaume de France signent le traité de Versailles. Officiellement, il ne s’agit pas d’une vente. Gênes, incapable de rembourser les dettes contractées auprès de la France pour financer ses guerres en Corse, cède temporairement l’exercice de la souveraineté sur l’île au roi de France. En échange, la France s’engage à administrer et à pacifier le territoire. Cependant, pour tous les observateurs de l’époque, et surtout pour les Corses, cet accord s’apparente à une cession pure et simple, décidée sans aucune consultation de la population concernée.
Les termes juridiques et financiers du traité
Le traité était un montage juridique et financier complexe. Il stipulait que la France occuperait les places fortes de l’île jusqu’à ce que Gênes soit en mesure de rembourser ses dettes, une éventualité jugée hautement improbable par tous. Les clauses principales étaient claires, comme le montre le tableau suivant :
| Clause | Description |
|---|---|
| Souveraineté | Gênes cède l’exercice de la souveraineté à la France, mais conserve un droit théorique de propriété. |
| Contrôle militaire | L’armée française est autorisée à occuper et administrer l’ensemble de l’île. |
| Aspect financier | Les revenus des impôts corses sont perçus par la France pour couvrir les frais d’administration et de pacification. |
| Durée | L’accord est valable jusqu’au remboursement complet des dettes par Gênes. |
Réactions en Corse et en Europe
La nouvelle du traité fut accueillie avec fureur par les partisans de l’indépendance corse. Après avoir chassé les Génois, ils refusaient catégoriquement de se soumettre à un nouveau maître. Le chef du gouvernement corse a immédiatement dénoncé le traité comme un acte de trahison et a appelé à la résistance armée contre les troupes françaises. En Europe, la nouvelle a suscité des réactions mitigées, certains y voyant une manœuvre expansionniste de la France, d’autres un simple règlement de dettes entre deux États.
La signature du traité n’était donc qu’une première étape. Pour la France, le plus dur restait à faire : imposer par la force ce que le droit venait de lui accorder sur le papier.
Défaite des partisans corse en 1769
La mise en application du traité de Versailles s’est heurtée à une résistance farouche. Le royaume de France a dû engager des moyens militaires considérables pour venir à bout de l’armée de la jeune république corse. La conquête militaire s’est achevée par une bataille décisive qui a mis fin aux espoirs d’indépendance.
La bataille de Ponte Novu : un affrontement décisif
Après plusieurs mois d’escarmouches et de combats, l’affrontement final a eu lieu les 8 et 9 mai 1769 à Ponte Novu. Les troupes corses, moins nombreuses et moins bien équipées, ont tenté de bloquer l’avancée de l’armée royale française. Malgré leur bravoure, elles furent écrasées par la puissance de feu et la discipline des régiments français. Cette bataille est devenue un symbole tragique de la fin de l’indépendance corse. La défaite fut sans appel et ouvrit la voie à la conquête totale de l’île.
Les conséquences de la défaite militaire
La défaite de Ponte Novu a entraîné l’effondrement de la résistance organisée. Le chef de la nation corse fut contraint à l’exil, emportant avec lui le rêve d’une Corse indépendante. La France a rapidement établi son contrôle sur l’ensemble du territoire, installant des garnisons dans les villes et les villages stratégiques. Une administration militaire fut mise en place pour gouverner l’île, mettant fin aux institutions de la république corse.
L’île était militairement soumise, mais la question de son statut définitif au sein du royaume de France restait en suspens. Il faudra attendre un bouleversement majeur sur le continent pour que cette situation soit clarifiée.
Intégration juridique en 1789
Pendant vingt ans, la Corse a vécu sous un régime d’administration militaire, une sorte de statut colonial qui ne disait pas son nom. C’est la Révolution française qui va radicalement changer la donne et ancrer définitivement, sur le plan juridique, l’île à la nation française.
La Révolution française, un accélérateur d’intégration
Les idées de liberté et d’égalité portées par la Révolution de 1789 ont trouvé un écho particulier en Corse. Les Corses y ont vu une occasion de mettre fin à leur statut d’exception et d’être reconnus comme des citoyens à part entière. Des députés corses furent élus pour siéger à l’Assemblée nationale constituante à Paris, portant les revendications de l’île.
Le décret du 30 novembre 1789
Sur proposition de ses députés, l’Assemblée nationale vote un décret historique le 30 novembre 1789. Ce texte déclare que « l’île de Corse fait partie intégrante de l’empire français » et que ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français. Ce décret est fondamental car il met fin à l’ambiguïté du traité de 1768. La Corse n’est plus une possession du roi cédée par Gênes, mais une composante de la nation française souveraine. Dans la foulée, l’île est organisée en département, comme le reste du territoire.
Cette intégration juridique, bien qu’acceptée par une majorité de Corses à l’époque, n’a cependant pas effacé les particularismes et le souvenir de l’indépendance perdue, qui continueront d’alimenter un courant identitaire fort au fil des décennies.
Identité corse et mouvements indépendantistes contemporains
L’intégration à la France n’a jamais signifié l’assimilation complète. Tout au long des XIXe et XXe siècles, la Corse a conservé une identité culturelle et linguistique forte. Ce sentiment de différence a servi de terreau au développement de mouvements politiques revendiquant plus d’autonomie, voire l’indépendance.
La persistance d’une culture singulière
Malgré l’influence du français, la langue corse (a lingua nustrale) a survécu et est devenue un pilier de l’identité insulaire. De même, des traditions culturelles, comme les chants polyphoniques ou les codes sociaux hérités de l’organisation en clans, ont perduré. Ce socle culturel a nourri un sentiment d’appartenance distinct de l’identité française.
Naissance et évolution du nationalisme corse
Le nationalisme corse moderne a véritablement émergé dans les années 1960 et 1970. Porté par une nouvelle génération d’intellectuels et de militants, il s’est d’abord concentré sur la défense de la culture et de la langue (le mouvement du « Riacquistu »). Progressivement, les revendications sont devenues politiques, se scindant en deux courants principaux :
- Les autonomistes : ils réclament une large autonomie de gestion pour la Corse au sein de la République française, avec un pouvoir législatif et fiscal propre.
- Les indépendantistes : ils militent pour la création d’un État corse pleinement souverain et indépendant.
Cette période a également vu l’émergence de la lutte armée, avec la création de plusieurs mouvements clandestins qui ont mené des actions violentes pendant plusieurs décennies.
Face à cette montée des tensions et à la persistance des revendications, l’État français a été contraint d’engager un dialogue et de proposer des solutions politiques pour tenter de répondre aux spécificités de l’île.
Réformes récentes : autonomie et enjeux politiques
Depuis les années 1980, la relation entre la Corse et Paris est rythmée par un cycle de négociations, de tensions et de réformes institutionnelles. L’objectif a été de trouver un équilibre entre le maintien de l’île dans la République et la reconnaissance de ses particularités.
La création de la Collectivité de Corse
Une étape majeure a été franchie avec la création de statuts particuliers successifs, accordant de plus en plus de compétences à la Corse. Ce processus a abouti en 2018 à la naissance de la « Collectivité de Corse », une collectivité territoriale unique qui fusionne les anciens départements et la région. Cette collectivité dispose de pouvoirs élargis dans des domaines comme :
- Le développement économique
- Les transports
- L’éducation et la formation
- La culture et la langue corse
- L’environnement
Le débat sur l’autonomie renforcée
Aujourd’hui, le débat politique est centré sur l’inscription de la Corse dans la Constitution française et l’obtention d’un véritable statut d’autonomie. Les dirigeants nationalistes corses, majoritaires à l’Assemblée de Corse, négocient avec le gouvernement pour obtenir un pouvoir législatif propre. Les points de discussion sont complexes et portent notamment sur la co-officialité de la langue corse et la mise en place d’un statut de résident pour lutter contre la spéculation immobilière. Le tableau ci-dessous résume les positions :
| Domaine | Statut actuel | Demande d’autonomie |
|---|---|---|
| Pouvoir normatif | Adaptation des lois nationales | Pouvoir de créer ses propres lois dans certains domaines |
| Langue corse | Enseignée et promue, mais non officielle | Statut de co-officialité avec le français |
| Foncier | Droit commun | Création d’un statut de résident pour réguler le marché |
Ces discussions représentent un enjeu politique majeur, tant pour l’avenir de la Corse que pour la conception de l’unité de la République française.
L’histoire du rattachement de la Corse à la France est donc une succession d’étapes clés, de la cession par Gênes en 1768 à la conquête militaire de 1769, puis à l’intégration juridique de 1789. Loin d’avoir clos le débat, ce processus a ouvert un long chapitre sur la définition de l’identité corse. Aujourd’hui, plus de deux siècles et demi après le traité de Versailles, la question de la place de l’île au sein de la République reste au cœur des enjeux politiques, illustrant la complexité d’une relation historique toujours en construction.



